Dans les forêts tropicales du Cambodge et du Vietnam, il arrive qu’un arbre n’ait jamais touché la terre à sa naissance.
Il commence ailleurs : au creux d’une fourche, dans une fissure d’écorce, parfois sur un mur ou un temple ancien. Là, une graine germe, portée par un oiseau, déposée par hasard, suspendue entre la terre et le ciel.
Pendant un temps, cet arbre ne tient que par ce qu’il trouve : un support, un appui, tuteur vivant ou minéral. Puis viennent les racines aériennes. Elles descendent lentement jusqu’à atteindre le sol.
À partir de cet instant, l’arbre change de statut : il devient autonome. Mais il n’oublie pas son support initial. Il l’entoure, le serre, l’englobe. Ce qui n’était qu’un tuteur devient un obstacle, puis parfois une absence.
C’est ainsi que naît le figuier étrangleur, nom vernaculaire donné à certains arbres tropicaux de mode hémiépiphyte, notamment des Ficus sp, dont les racines aériennes ont des propriétés « étrangleuses »… Un nom spectaculaire, souvent mal compris, qui évoque un parasitisme violent. En réalité, il s’agit d’autre chose : une compétition structurelle, lente et implacable.
Le figuier étrangleur ne parasite pas son hôte. Il ne prélève pas sa sève. Il ne s’y connecte pas. Il l’ombre, le comprime, l’enferme dans un réseau de racines devenues tronc. Quand le support meurt, le figuier demeure — parfois creux, parfois monumental, parfois seul là où deux arbres se tenaient autrefois.
Dans les temples d’Angkor, au Cambodge, cette stratégie devient visible à l’œil nu : l’arbre et la pierre s’entrelacent, et il devient impossible de dire lequel soutient l’autre.
Au Vietnam, en forêt ou en milieu urbain, on rencontre parfois ces figuiers isolés, vastes, aux racines aériennes figées dans l’espace, témoins d’un support disparu depuis longtemps.
Explorer le figuier étrangleur, c’est ouvrir une réflexion plus large sur les arbres ligneux à support initial, sur les stratégies végétales de conquête de la lumière, et sur les frontières mouvantes entre entraide, compétition et remplacement.
On désigne ici (à titre descriptif et sans valeur taxonomique) comme arbres à support initial obligatoire les plantes ligneuses répondant aux critères suivants :
Le terme de figuier étrangleur désigne plusieurs espèces du genre Ficus, particulièrement répandues en Asie tropicale. L’article Wikipedia « Figuier étrangleur » liste 9 espèces du genre Ficus, famille des Moracées), mais également une espèce de la famille des Myrtacées présente dans les forêts tropicales humides de Nouvelle-Zélande :
Prenon le temps de bien distinguer plusieurs modes d’installation, souvent confondus dans le langage courant (source : The ecology of epiphytes in tropical forests, Nadkarni, N.M.)
Les épiphytes sont des plantes qui poussent sur d’autres végétaux, sans contact avec le sol durant toute leur vie.
Elles utilisent leur support uniquement comme point d’ancrage. Elles ne prélèvent pas de nutriments sur l’hôte.
Leur alimentation provient de l’eau de pluie, des poussières, de la matière organique accumulée.
Exemples typiques : certaines orchidées, fougères, broméliacées. Elles ne deviennent jamais des arbres autonomes.
Les hémiepiphytes occupent une position intermédiaire. Elles commencent leur vie comme épiphytes, en hauteur. Elles développent ensuite des racines aériennes qui atteignent le sol. Une fois enracinées, elles deviennent autonomes sur le plan hydrique et nutritif.
Cette stratégie permet d’accéder rapidement à la lumière, tout en assurant une installation durable à long terme.
Les figuiers étrangleurs appartiennent à cette catégorie : ils sont des hémiepiphytes secondaires, car leur phase épiphyte est transitoire et précède une croissance arborée complète.
Les arbres autonomes germent directement dans le sol. Leur tronc, leur système racinaire et leur stabilité se développent sans support externe obligatoire.
Ils peuvent interagir avec d’autres plantes, mais n’en dépendent pas structurellement pour croître.
La majorité des arbres tempérés et tropicaux appartiennent à cette catégorie.
Contrairement aux parasites végétaux, le figuier étrangleur ne prélève pas de sève sur son support : il n’existe aucune connexion vasculaire entre les deux organismes. Botaniquement, le figuier étrangleur n’est pas un parasite.
L’impact sur l’arbre support est dû à :
Il s’agit d’une compétition extrême pour l’espace et la lumière, non d’un parasitisme au sens strict.
Il semble possible d’estimer que les bénéfices apportés par les figuiers (habitats, stabilité trophique) dépassent largement les pertes locales liées à la mort de certains arbres supports.
Les figuiers produisent des fruits (figues) caractérisés par une teneur élevée en sucres simples, une production souvent asynchrone par rapport aux autres espèces fruitières, des cycles de fructification fréquents, parfois plusieurs fois par an.
Contrairement à de nombreux arbres tropicaux dont la fructification est saisonnière, certaines espèces de figuiers peuvent produire des figues en période de pénurie alimentaire, notamment durant la saison sèche.
Leurs fruits constituent une ressource majeure pour de nombreux primates, des chauves-souris frugivores, des oiseaux (pigeons, calaos, étourneaux), divers mammifères arboricoles.
Plusieurs études ont montré que des dizaines d’espèces animales peuvent dépendre des figuiers à un moment critique de l’année. Ainsi, en écologie tropicale, les figuiers sont souvent qualifiés de keystone species (espèces clés de voûte).
Les figuiers étrangleurs jouent également un rôle important dans la structuration de la forêt.
Par leur mode de croissance (développement de racines aériennes, formation de troncs multiples et ajourés),
ils contribuent à offrir de multiples sites de refuge, de nidification et de circulation.
Lorsque le support initial disparaît, le figuier peut former des troncs creux et autres volumes accessibles à la petite faune, créant autant de micro-habitats bénéfiques à la biodiversité.
L’usage le plus spectaculaire est peut-être le pont vivant : ayant observé la capacité des figuiers à faire beaucoup de racines solides, certaines communautés rurales indiennes leur font traditionnellement construire des ponts, en orientant la croissance des racines dans la direction voulue au travers d’enchevêtrements de branchages, puis en les tressant. Les racines d’un arbre planté sur la berge s’enracinent sur l’autre berge, puis émettent d’autres racines qui sont à leur tour orientées, tressées… l’édification d’un tel pont prend longtemps, quelques décennies, mais sa solidité s’accroît au cours du temps et il ne nécessite ni ingénierie, ni matériaux à extraire et à transporter, juste un Ficus elastica, comme celui qui est peut-être chez vous à côté de son cousin Ficus benjamina !
Source : Faut-il avoir peur des figuiers étrangleurs ? – Agnès Schermann Legionnet, sur The Conversation, 5 décembre 2024
Dans de nombreuses cultures d’Asie du Sud-Est, les figuiers sont associés à la protection, à la longévité et à la frontière entre visible et invisible.
Le figuier étrangleur, par sa capacité à naître sans sol, à s’appuyer sur l’autre, puis à le remplacer, incarne une figure ambivalente, à la fois nourricière et inquiétante.
Dans de nombreuses cultures d’Asie du Sud et du Sud-Est, le figuier est associé aux zones liminaires, c’est-à-dire un « entre-deux » entre deux états, statuts ou lieux distincts : entre ciel et terre, entre visible et invisible, entre vivant et mort, entre nature et culture.
Le figuier étrangleur incarne cette position de seuil de manière particulièrement explicite : il naît sans sol, il vit longtemps sans ancrage définitif, puis il s’enracine et se stabilise.
Il est un arbre du passage, du devenir, plus que de l’origine fixe.
Dans de nombreuses traditions khmères, vietnamiennes et plus largement sud-est asiatiques, les grands figuiers sont considérés comme des demeures d’esprits, des lieux de passage des ancêtres, des points de contact entre mondes.
Cette sacralité ne tient pas uniquement à l’espèce, mais à la taille exceptionnelle des arbres, à leur complexité racinaire et l’aspect enveloppant et parfois inquiétant de l’arbre.
Le figuier étrangleur, par son réseau de racines aériennes, évoque des corps multiples, des enveloppes, des cavités. Il est à la fois abri et menace, refuge et piège, ce qui renforce son ambivalence symbolique.
La relation entre le figuier étrangleur et son support peut être interprétée comme une belle métaphore de la dépendance initiale, de l’apprentissage, puis de l’autonomisation.
Une autre lecture, plus sombre, de cette relation serait que le soutien devient contrainte, l’appui devient enfermement, la coexistence devient remplacement. Dans cette lecture, la vie croît au détriment de ce qui l’a rendue possible.
Au Cambodge, les figuiers étrangleurs observés sur les temples d’Angkor sont devenus l’image d’un dialogue entre pierre et végétal.
Ce dialogue peut être interprété comme la revanche de la nature sur la civilisation ou, au contraire, une forme de cohabitation sacrée.
A Angkor, l’arbre n’est pas nécessairement destructeur, il peut être perçu comme protecteur du lieu, voire comme habité par des forces spirituelles.
Contrairement aux arbres cultivés ou alignés, le figuier étrangleur échappe au contrôle humain. Il témoigne d’une force vitale débordante, d’une croissance irrépressible, d’une vie qui ignore les limites.
Dans certaines interprétations, il devient un avertissement contre l’hubris, un rappel que toute structure est provisoire.
Parmi les figuiers présents en Asie du Sud et du Sud-Est, le Figuier des pagodes (Ficus religiosa) occupe une place singulière. Contrairement aux figuiers étrangleurs, il n’est pas un hémiepiphyte : il germe généralement dans le sol et développe un tronc autonome, sans dépendre d’un support vivant pour sa croissance.
Cette autonomie biologique contraste fortement avec son enracinement symbolique et religieux, particulièrement profond dans les cultures indienne, khmère et plus largement bouddhistes et hindoues. Le Figuier des pagodes est traditionnellement associé à l’éveil spirituel, à la stabilité, à la continuité entre les générations et à la protection des lieux sacrés.
S’il est parfois observé poussant sur des structures minérales, ce comportement relève d’une germination opportuniste, et non d’une stratégie de dépendance ou de remplacement du support. Le Figuier des pagodes n’étouffe pas ce qui le porte : il s’ancre, il accompagne, il demeure.
Sur le plan symbolique, il incarne ainsi une figure presque inverse de celle du figuier étrangleur. Là où ce dernier évoque la transformation, l’ambivalence et le remplacement, Ficus religiosa représente la permanence, l’axe du monde, et le lien entre la terre et le ciel. Cette opposition éclaire la richesse du genre Ficus, capable de déployer des stratégies biologiques et symboliques profondément contrastées.
Observer un figuier étrangleur, c’est assister à une histoire lente, presque silencieuse, faite de dépendance initiale, de patience, de transformation et parfois de disparition. Loin des images simplistes d’un arbre « prédateur », le figuier étrangleur révèle surtout la complexité des relations qui structurent les forêts tropicales : relations d’appui, de concurrence, de remplacement, mais aussi de continuité.
Partout où ils poussent, les figuiers sont regardés, respectés, parfois redoutés. Certains deviennent arbres de passage, d’autres arbres de protection ou d’éveil. Certains s’entrelacent aux ruines, d’autres veillent sur les temples, les villages ou les chemins. Chaque espèce, chaque contexte, chaque forme de croissance semble appeler un imaginaire particulier, une croyance, une histoire.
Cet article n’est ainsi qu’une porte d’entrée. Il ouvre sur une envie : celle de prendre le temps de reconnaître les figuiers, de les observer dans leur diversité biologique autant que dans leurs ancrages culturels, et de comprendre comment un même genre botanique peut incarner à la fois la lutte silencieuse du vivant et l’un des symboles les plus puissants du sacré.