L’ethnobotanique des figuiers : usages, savoirs et relations culturelles autour du genre Ficus en Asie

Ficus_religiosa_fruit
Présents partout en Asie, les figuiers occupent une place singulière dans les relations entre les sociétés humaines et le monde végétal. Nourriciers, médicinaux, symboliques ou protecteurs, ils sont au cœur de nombreux savoirs traditionnels et de croyances vivantes. Basée sur la lecture de 3 études ethnobotaniques de référence, cet article propose une synthèse des usages et des représentations associés aux figuiers, et invite à explorer la diversité des espèces.

Sources

Les figuiers : arbres centraux des savoirs traditionnels

Le genre Ficus occupe une place centrale dans les savoirs locaux. Cette importance ne tient pas uniquement à la diversité des espèces, mais à leur polyvalence et à leur présence constante dans la vie quotidienne.

Les figuiers sont :

  • des arbres nourriciers, directement ou indirectement,
  • des arbres-médecine,
  • des arbres protecteurs et symboliques,
  • des arbres de rassemblement et de transmission.

Dans certaines traditions indiennes, cette position centrale est formalisée à travers la notion de Panchavati, ensemble de cinq arbres sacrés comprenant notamment le Figuier des pagodes (Ficus religiosa) et le Banyan (Ficus benghalensis). Ces arbres sont considérés comme indissociables de l’équilibre entre santé humaine, ordre cosmique et environnement naturel.

Usages alimentaires : une ressource discrète mais essentielle

Les figuiers fournissent une ressource alimentaire multiple, dont l’importance varie selon les espèces et les contextes culturels.

Les fruits (figues) sont parfois consommés par l’homme, mais jouent surtout un rôle majeur dans l’alimentation de la faune : oiseaux, chauves-souris et mammifères frugivores. Cette abondance animale participe indirectement à l’équilibre des écosystèmes et à la subsistance humaine.

Dans plusieurs communautés étudiées en Asie du Sud-Est, les jeunes feuilles ou pousses de certaines espèces de figuiers sont également consommées, souvent cuites, en complément d’autres ressources végétales. Ces usages s’inscrivent dans une logique de sobriété et d’adaptation au milieu, plutôt que dans une exploitation intensive.

Fruit (figue) de Ficus benghalensis - Figuier des banians (Banyan)
Fruit (figue) de Ficus benghalensis - Figuier des banians (Banyan)

Les figuiers dans les pharmacopées traditionnelles

Les figuiers occupent une place importante dans les systèmes médicinaux traditionnels, en particulier dans les traditions ayurvédiques et locales.

Les études recensent l’usage de nombreuses parties de l’arbre : feuilles, écorce, latex, racines, fruits immatures.

Ces éléments sont employés pour traiter des troubles variés : affections digestives, inflammations, maladies de la peau, troubles gynécologiques ou urinaires. Le Figuier des pagodes (Ficus religiosa), par exemple, est décrit dans la littérature indienne comme un arbre aux propriétés astringentes, cicatrisantes et purificatrices, intégré à des rituels médicinaux et religieux anciens.

Ces pratiques montrent que, dans de nombreux contextes, la médecine ne se limite pas à une action physiologique : elle est indissociable d’un rapport symbolique au végétal.

Arbres sacrés, tabous et protection du vivant

Dans de nombreuses cultures asiatiques, certains figuiers sont considérés comme sacrés. Ils peuvent être associés :

  • à des divinités,
  • à des esprits protecteurs,
  • à des ancêtres,
  • ou à des épisodes fondateurs des traditions religieuses.

Le Figuier des pagodes (Ficus religiosa) et le Banyan (Ficus benghalensis) occupent une place centrale dans l’hindouisme et le bouddhisme. Leur protection est assurée par des tabous stricts : ils ne sont pas coupés, ou seulement dans des contextes rituels très précis. Des cérémonies de consécration peuvent transformer l’arbre en véritable entité sacrée, garantissant protection et prospérité aux communautés qui l’entourent.

Ces croyances ont des effets écologiques concrets : elles participent à la conservation des arbres et à la transmission de pratiques respectueuses du vivant.

Prier le Figuier sacré au Cambodge : une pratique rituelle vivante

Au Cambodge, certains figuiers sacrés (fréquemment Ficus religiosa, mais parfois d’autres espèces locales du genre Ficus), continuent de faire l’objet de pratiques rituelles quotidiennes ou ponctuelles.

Un exemple contemporain est celui de la prière adressée au figuier sacré, arbre perçu comme un lieu habité, capable d’entendre et de transmettre la prière, comme une entité protectrice et médiatrice entre les humains et les forces invisibles.

Dans cette pratique, des fidèles viennent formuler une demande directement auprès du figuier, pour la santé, la protection, la réussite ou la résolution d’un problème personnel. Le rituel peut inclure des offrandes simples (encens, fleurs, bougies), des gestes codifiés, parfois une inscription ou un dépôt symbolique au pied de l’arbre.

Cette pratique témoigne de la continuité entre croyances anciennes et usages contemporains, de la reconnaissance de l’arbre comme acteur rituel. L’arbre est ainsi respecté, protégé, rarement coupé, et intégré durablement dans le paysage urbain ou villageois. 

Source :  Le Petit Journal – Cambodge, « Prière lapidaire adressée à un figuier sacré ».

Buddha_Meditating_Under_the_Bodhi_Tree_800_C
Bouddha méditant sous l’arbre de la bodhi (statue conservée au Musée de Brooklyn) – Source : Wikipedia

Bois, objets et continuité culturelle

Le bois de figuier, généralement tendre et facile à travailler, est utilisé pour la fabrication de petits objets utilitaires, éléments rituels, sculptures, récipients et outils légers.

Ces usages sont rarement anodins. Le choix d’un bois de figuier peut répondre à des critères techniques, mais aussi à une charge symbolique forte. L’objet façonné conserve alors un lien avec l’arbre vivant, son statut et les croyances qui l’entourent.

Des savoirs locaux, vivants et fragiles

Les connaissances ethnobotaniques sur les figuiers sont profondément locales. Chaque communauté développe un rapport spécifique aux espèces présentes sur son territoire, en fonction du milieu, de l’histoire et des croyances.

Ces savoirs sont principalement transmis par l’oralité, l’observation et la pratique. Les études soulignent leur fragilité face aux transformations sociales, à l’urbanisation et à la dégradation des milieux naturels, mais aussi leur potentiel pour inspirer des formes contemporaines de relation au vivant plus attentives et durables.